Dans Mythologies, Roland Barthes s’amusait à décortiquer les objets et les figures de son époque pour révéler les récits implicites qui s’y logent, bien cachés sous leur air de naturel. Chaque mythe, expliquait-il, fonctionne comme une petite machine à produire de l’évidence : une forme visible, un concept idéologique, et une signification qui transforme l’histoire en nature.
Si Barthes vivait aujourd’hui, il aurait sans doute ajouté à sa collection une créature contemporaine aussi reconnaissable que suspecte : le Mâle Alpha. On le croise partout — dans les vidéos de coaching, les discours managériaux, les forums virilistes, les podcasts de trois heures où l’on parle de « masculinité » comme d’un nouveau régime alimentaire. Toujours sûr de lui, dominant, performant, conquérant, il incarne une promesse simple : le succès appartiendrait naturellement aux plus forts. Comme tous les mythes efficaces, celui-ci est à la fois rassurant, flatteur et profondément trompeur.
La forme du Mâle Alpha est immédiatement identifiable. C’est un corps maîtrisé, souvent musclé, toujours sûr de sa posture ; une voix affirmée, qui ne doute jamais ; un vocabulaire fait de conquête, de victoire, de leadership, de « prendre sa place ». Il se met en scène torse nu devant des voitures de luxe, ou en costard sombre devant des micros très sérieux, expliquant au monde comment « reprendre le contrôle de sa vie ». Il se raconte comme un animal supérieur dans une jungle sociale : le loup dominant, le gorille chef de troupe, le requin des affaires.
Dans cette galerie, on retrouve très clairement des figures comme Joe Rogan, Andrew Tate, Rollo Tomassi ou Donovan Sharpe : des hommes qui parlent beaucoup de force, de domination et de virilité… tout en passant l’essentiel de leur temps à en parler sur Internet. Ils « se prennent » pour des alphas, mais cette obsession même de le proclamer les trahit comme structurellement dépendants du regard, de l’approbation et des clics des autres ; ce qui est, paradoxalement, la définition la plus classique de ce qu’ils appellent eux-mêmes un « bêta ».
Derrière cette forme se cache un concept simple : la hiérarchie comme loi naturelle. Le monde serait structuré en dominants et dominés, en vainqueurs et vaincus, et cette organisation serait non seulement inévitable mais souhaitable. Le Mâle Alpha incarne l’idée que le pouvoir revient de droit à ceux qui sont assez forts pour le prendre, que la compétition est le moteur fondamental du vivant, et que l’inégalité est une conséquence normale — voire juste — de cette lutte permanente.
Ce concept est extrêmement confortable pour ceux qui y trouvent leur compte ou qui espèrent y trouver leur compte un jour. Il permet de transformer des privilèges sociaux, économiques ou symboliques en mérite biologique. Il permet aussi de vendre des recettes de virilité clé en main : musculation, domination verbale, mindset, conquête, argent, femmes, pouvoir. Même certains grands patrons de la tech — Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg — semblent soudain éprouver le besoin de montrer leurs biceps, comme s’il ne suffisait plus d’être milliardaire pour être légitime : il faudrait encore ressembler physiquement à l’idée qu’on se fait d’un chef de meute.
La signification du mythe est alors très claire : il naturalise les rapports de pouvoir. Si certains dominent, ce n’est plus parce que les règles sont biaisées, les ressources mal réparties ou les structures injustes, mais parce qu’ils sont « plus adaptés ». Le mythe transforme ainsi des mécanismes sociaux en destin biologique. Il dépolitise la domination en la biologisant, et désarme la critique en la faisant passer pour une révolte contre la nature elle-même.
Dans ce dispositif, Jordan Peterson joue souvent le rôle du psy de service pour hommes déboussolés : il enveloppe le mythe d’un vocabulaire pseudo-thérapeutique, expliquant à des jeunes en manque de repères que leur salut passe par l’ordre, la hiérarchie et la responsabilité virile. Le mythe recycle ainsi des fragilités réelles — solitude, désarroi affectif, perte de sens — en défauts individuels de masculinité.
Ces dernières années, j’ai personnellement vu monter, chez les jeunes — surtout dans le monde du business et de l’entrepreneuriat — un étrange taux de testostérone symbolique : beaucoup de biceps — ce qui n’est pas un problème en soi — beaucoup de certitudes, mais pas toujours le même soin apporté au bon sens et à la vérité scientifique. Or ce qu’ils appellent « alpha » repose précisément sur une erreur scientifique de départ : l’idée que la nature fonctionnerait avant tout par domination agressive, alors que l’éthologie contemporaine montre au contraire que, chez les loups comme chez les primates, l’influence repose bien davantage sur les liens, la coopération et la reconnaissance mutuelle que sur la force brute.
L’ironie est que ce mythe naît d’une erreur originelle : Rudolf Schenkel forge l’expression dans les années 1940 à partir de loups observés non pas dans la nature, mais en captivité, au zoo de Bâle : autrement dit, des loups « en prison ». On a donc construit une idéologie de la virilité dominante à partir d’un comportement artificiel produit par l’enfermement et la contrainte. Bref, une théorie « naturelle » issue de loups à Alcatraz ! C’est conceptuellement audacieux, scientifiquement erroné, socialement catastrophique.
La vidéo ci-dessous sur le sujet est très bien faite.
Image à la une : T-Shaped Man @ www.artofmanliness.com
